• Je me suis tue de Mathieu Ménégaux (Éditions Grasset) ; 192 pages

    Terrible silence ...

    Ici il est question de Claire, qui nous écrit depuis sa cellule à la prison pour femme de Fresnes. Claire nous écrit pour nous expliquer l’enchainement des circonstances qui a mené à son incarcération et à son jugement.

     Elle nous l’écrit de façon analytique, précise, factuelle, comme la cadre supérieure qu’elle était devait probablement monter un dossier ou prendre une décision.

    Et cette manière distanciée de présenter les quelques mois qui ont précédé son récit est en totale opposition avec les sentiments qu’elle nous fait partager. Peur, dégout, déni, enfermement sur soi sont incroyablement bien décrits et écrits. Nous entrons totalement dans la tête de celle qui au départ de tout est victime d’un  acte terrible, et qui, au lieu de dire, de dénoncer, va décider de se taire et d’enfouir tout ça, de le garder pour elle. Pour préserver sa vie, pense-t-elle, et ne surtout pas devenir une victime aux yeux de son mari et de ses proches

    Cette volonté affirmée de ne pas voir son image modifiée (ternie ?) est-elle de la fierté mal placée ? Le souhait de ne pas voir sa vie changer malgré l’agression ? L’expression d’un caractère de fer qui veut avancer et se démontrer sa force, sa capacité de résistance ? Un peu de tout cela certainement, même si rien n’est vraiment clair là-dessus, et que l’on finit par se dire que quelque part cette femme est devenue folle, que quelque chose en elle s’est brisé sans possibilité de se réparer.

    Cette forme de folie, l’auteur nous la décrit parfaitement. Il réussit avec un brio incroyable à nous faire vivre et ressentir les sentiments de Claire, sa sensation d’enfermement dans une situation qu’elle a créé en choisissant de se taire jusqu’au bout. Là où Saison douce avait totalement échoué à m’embarquer (trop froid, trop éloigné de moi, trop caricatural dans sa description de certains personnages), ce roman m’a scotchée et je l’ai lu en quelques heures, car il était impossible pour moi de le lâcher avant la fin, avant les derniers mots. Je vous le recommande donc vivement !

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  • Éclipses japonaises de Eric Faye (Éditions du Seuil); 280 pages

    Bienvenue en Absurdie …

    Vous le savez certainement, je m’intéresse peu (voire pas du tout) à ce barnum qu’on appelle  « rentrées littéraires » (septembre et janvier), ne trouvant aucun intérêt au fait de lancer des livres comme on lance une collection de vêtements. Et je ne m’intéresse pas plus aux avis des critiques littéraires professionnels, aux goûts souvent éloignés des miens.

    Et pourtant c’est en entendant (sans vraiment écouter) un de ces critiques, qui justement évoquait de la rentrée littéraire 2016, que ma curiosité pour Éclipses japonaises s’est éveillée. Un roman qui parlait de la Corée du Nord, ça pouvait s’avérer intéressant !  J’ai donc patienté plusieurs mois avant d’en disposer enfin à ma médiathèque (rang 4 en réservation, c’est dire qu’il a effectivement fallu être patiente !). Autant vous dire que j’en attendais donc tout de même beaucoup ! Et je n’ai pas été déçue.

     Eric Faye part de faits réels (la disparition inexplicable de citoyens japonais durant les années 70/80, retrouvés bien des années plus tard…en Corée du Nord ; la disparition aussi d’au moins un soldat américain à la frontière entre les 2 Corée) pour bâtir les histoires croisées de plusieurs personnages, tous victimes du régime probablement le plus inique du monde.

    Car qu’il s’agisse de ces Japonais (jeunes, moins jeunes, éduqués ou pas, hommes et femmes)   enlevés dans leur pays ou de ces Nord-coréens endoctrinés dès l’enfance, tous sont finalement prisonniers de la folie paranoïaque d’une toute petite nomenklatura prête à tout pour faire perdurer sa mainmise sur une population et un Etat exsangues.

     En imaginant leurs vies, leurs destins croisés, l’auteur nous dresse le portrait d’un pays et d’un système qui broient tout le monde, adultes comme enfants, citoyens persuadés de la grandeur de leur dirigeant comme habitants qui ne cherchent qu’à survivre. Il nous démontre aussi la capacité qu’ont certains de survivre malgré tout (enlèvement, séparation, enfermement, faim, isolement, …) ;  ceux-là vont réussir à construire un semblant de vie de famille, un semblant de sécurité et de bonheur.

    L’écriture, elle, est fluide, particulièrement agréable à lire, et la manière distanciée choisie par l’auteur pour nous conter cette histoire rend d’autant plus irréaliste et pourtant tout à fait plausible (car tirée de faits réels) le destin de ses protagonistes. On passe par tous les sentiments au cours du récit : étonnement, surprise, incrédulité, incompréhension, espoir, dégout, colère, pitié, tristesse.  Par moment on se surprend même à sourire, par exemple quand on découvre ce soldat américain devenu acteur dans des films de propagande. Bienvenue en Absurdie…

    Vous l’avez compris j’ai particulièrement apprécié ce roman d’un auteur que je ne connaissais pas du tout, et je vous le recommande vivement, que vous vous intéressiez (comme moi) au sujet de la Corée du Nord, ou pas.

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  • Patients de Grand Corps Malade  (Éditions Don Quichotte) ; 168 pages

    Drôle, touchant, réaliste, nécessaire

    Avec Patients, nous entrons au sein d’un centre de rééducation pour handicapés et grands brûlés, dans lequel Fabien,  tétraplégique « incomplet », va nous faire vivre avec lui durant de longs mois.

    Nous allons y croiser de nombreux personnages, parfois de loin, parfois de plus près. Soignants,  malades, familles, se côtoient et vivent côte à côte, à la fois très proches et très éloignés les uns des autres. Très proches dans les gestes du quotidien, avec un promiscuité qui dérange et qui choque, car bien pire qu’en prison par moment. Très éloignés car les malades n’ont quasiment aucune relation physique : se serrer la main, s’épauler, s’entraider physiquement est impossible pour presque tous.

    Les amitiés réelles semblent rares, ou éphémères,  dans ses lieux ou les relations physiques et les rapprochements se limitent la plupart du temps à des actes techniques.  Les patients se croisent beaucoup, se connaissant finalement assez peu. Et puis comment créer du lien et du liant quand du contact réel il n’y en a pas, ou si peu ? Mais finalement, petit à petit,  Fabien va réussir à en tisser, des liens, car de totalement invalide, il va lentement mais surement progresser : bouger une infime partie de son corps, puis un peu plus, et un peu plus encore … et au même rythme il va nous faire découvrir ses compagnons, non pas de cellule (quoique parfois on pourrait se demander), mais de chambre, de couloir, de soin, de galère aussi. Il va nous raconter la hiérarchie inavouable (tétraplégiques, paraplégiques, traumatisés cérébraux, grands brûlés, …), les comportements intolérables (« il est à qui ce tétra » ?), les quasi abandons par certaines familles inexistantes.

    Mais tout cela il va le faire sans aucun pathos, aucune pitié. Ses armes : humour, détachement, réalisme (qui pourrait passer pour du cynisme par moment). Un humour décapant, qui heurte autant qu’il fait rire (la blague du chauffeur de bus est terrible). Un détachement qui permet  de raconter avec naturel les moments les plus difficiles et déshumanisant (le passage aux toilettes).  Un réalisme qui nous fait découvrir certains aspects de la vie des handicapés dont personne ne parle jamais ou presque (les escarres et leurs conséquences…).

    Grand Corps malade possède une vraie plume, ça on le savait déjà. Mais il est aussi un vrai écrivain et pas juste un auteur compositeur ;  un écrivain capable d’aller au-delà de 3 à 4 strophes pour nous proposer un vrai roman au style maitrisé de la première à la dernière ligne, dépouillé, simple, net et précis. Un roman touchant et nécessaire.

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  • Chanson douce  de Leila Slimani   (Éditions Gallimard) ; 240 pages

    Comme un manque d'émotion

    Leila Slimani nous raconte dans ce roman l’horrible histoire d’un double meurtre d’enfants, dont on connait la responsable dès les premières pages. Le but du récit n’est donc pas de découvrir qui a tué, mais ce qui a mené au meurtre. Elle va donc nous faire entrer dans la tête et la vie des protagonistes: les parents, la nounou, mais aussi les personnes tierces, par petites touches qui viennent interrompre le fil par leurs témoignages.

    J’ai beaucoup apprécié l’écriture et le style, précis, fluides, qui rendent la lecture très agréable. Les personnages sont eux aussi bien décrits et expressifs, on a aucun mal à les imaginer, voire à se les représenter physiquement, circulant dans cet appartement, échangeant entre eux, jouant avec les enfants. Et pourtant, malgré tout cela, il m’a manqué quelque chose, sans que je sache clairement définir quoi.

    Peut-être ai-je trouvé ces mêmes personnages un brin stéréotypés : le père avec ses contradictions entre son côté « gauche bohème », sa vision du salarié modèle et du couple modèle dont la femme doit quand même un peu rester à sa place ; la mère qui du jour au lendemain repasse de mère au foyer qui se laisse aller (cheveux sales et vêtements informes, hum !) à working girl qui aligne les heures et les dossiers comme tout bon avocat qui se respecte, mais qui en même temps s’en veut de si peu voir ses enfants (ah l’éternel dilemme des mamans …) ; la nounou silencieuse, modeste, invisible et parfaite, véritable Mary Poppins moderne, mais dont la magie va se révéler bien noire.

    Peut-être n’ai-je pas compris ce qui a été finalement l’acte déclencheur, qu’il n’y a pas à mon sens pas eu de vraie progression dans la psyché de Louise, en tout cas pas quelque chose de suffisamment expliqué. La tension se crée, selon moi,  parce que dès le début on connait la fin de l’histoire, et que voyant que l’on approche des dernières pages, on sait que le pire va se produire. Ce n’est pas le récit en lui-même qui génère cette tension, c’est le choix de structure que l’auteure nous propose, un choix affirmé et intéressant, mais qu’elle aurait pu accentuer plus encore en nous proposant une vraie évolution de Louise vers l’horreur.

    Surtout, je ne me suis pas sentie embarquée, j’ai lu cette histoire de façon très détachée, sans être émue, touchée, dérangée. Et ça je suis dans l’impossibilité de dire précisément pourquoi, mais c’est un constat que je fais : malgré ses qualités, je n’ai rien ressenti de particulier avec cette Chanson douce, et je ne vous la recommanderai donc pas ! Mais bien sûr ce n’est que mon humble avis !

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  • En attendant Bojangles  de Olivier Bourdeaut  (Éditions Finitude) ; 160 pages

    magnifique roman d'amour et de folie

    C’est avec un mélange de curiosité et de recul que j’ai emprunté et débuté la lecture de ce petit roman dont tout le monde parle depuis sa sortie. Curiosité car la plupart des avis de lecteurs et critiques professionnelles sont excellents, recul car je me méfie toujours de cet emballement, n’ayant pas forcément les mêmes gouts que la majorité.

    Là j’ai très vite été embarquée dans cette histoire complètement folle d’amour complètement fou, vécue et racontée par un enfant. Une histoire faite de fêtes, de danses, d’alcool, de recherche d’absolue liberté, y compris celle de choisir son prénom et d’en changer aussi souvent (voire plus !) que de chemise…Une histoire qui tourne parfois à l’orage aussi avec des démons qui se réveillent et transforment une mère d’habitude lumineuse, la malmènent, l’enferment -au propre comme au figuré- dans une chambre ou une camisole chimique.

    Surtout j’ai été totalement emballée par le style et la plume de l’auteur, qui manie les mots, les phrases, les tournures comme je l’ai rarement vu. Le vocabulaire et les expressions sont à la fois enfantines et terriblement adultes, poétiques et recherchées, innovantes et désuètes, drôles et profondément tristes. On sait et on sent bien que c’est un enfant qui s’exprime, avec ce mélange si particulier de naïveté et de sérieux que seul un enfant possède. Un vrai tour de force donc que cette écriture d’adulte qui se met au service de son personnage principal si peu adulte encore, même s’il parait parfois bien plus mature que ses parents.

    Vous l’avez compris je suis littéralement tombée sous le charme, non pas tant de l’histoire que nous a proposé Olivier Bourdeaut, somme toute assez basique, mais de sa maitrise incroyable des mots et de la langue français. Sous le charme aussi du parti pris de la raconter telle que vécue par ce 3eme personnage, cet enfant qui semble parfois bien solitaire, bien perdu, comme un élément en trop pour ce couple fusionnel et centré uniquement sur elle, si solaire, si présente, si envahissante parfois. Un enfant qui un jour aussi,  va découvrir les cahiers laissés par son père et qui comprendra un peu mieux ce que celui-ci a fait pour préserver le bonheur de celle qu’il aimait par-dessus tout et par-dessus tout le monde.

     Je vous recommande donc vivement ce Bojangles tourbillonnant, romantique et réellement magique.

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